Le discours politique en Tunisie à l’ère de la communication politique

Par SELIM HALIOUI – Consultant formateur en Communication – Manager Madwatch sarl

L’actualité politique tunisienne nous a offert ces dernières semaines l’occasion d’assister à des joutes verbales qui, au delà de leur fond et de leur substance, dénotent d’un passage désormais concret d’une logique de propagande politique à laquelle nous avaient habituées des années de dictature sans partage à une logique de communication politique composant avec les impératifs d’une scène politique multipartite et d’une opinion partagée, concernée et active.

Pour Marc Augé, ethnologue et anthropologue français, la communication politique se distingue de la propagande par le fait qu’elle “[ … ] obéit à un certain nombre de contraintes formelles [ … ] ; elle ouvre une attente et escompte des résultats ; elle traite une altérité (celle du public en général et des adversaires politiques en particulier) et tente d’établir [ … ] un consensus ou une majorité, c’est-à-dire l’affirmation d’une identité relative à une question particulière ou à la conduite des affaires de l’État.”.

C’est cet ensemble de contraintes formelles que nous proposons modestement de modéliser à travers l’analyse des stratégies discursives déployées ces dernières semaines de part et d’autre de l’échiquier politique tunisien :

LA MASSIFICATION

La communication politique impose une simplification et une vulgarisation du discours dans le but d’être compris par le plus grand nombre (les masses). Ce premier élément formel de la stratégie discursive des deux principaux pôles politiques en présence (Ennahdha / troïka vs L’opposition) peut lui même être divisé en Trois (3) angles :

1- L’idée force : Il s’agit de la base du discours à partir de laquelle toute l’argumentation qui suivra se déploie.

Pour Ennahdha : Stopper le processus transitionnel en cours et demander la dissolution de l’ANC et la démission du gouvernement en place = Attaquer la légitimité des urnes.

Pour l’Opposition : La Troïka et à sa tête Ennahdha a échoué = Elle doit quitter le pouvoir, et l’ANC où elle est majoritaire doit être dissoute.

2- La toile de fond : avancer ici un lien d’apparence logique et inéluctable venant appuyer “l’idée force”.

Pour Ennahdha : Attaquer la légitimité des urnes = incarner la contre révolution.

Pour l’Opposition : Si Ennahdha quitte le pouvoir et que l’ANC est dissoute = la révolution qui a été confisquée au peuple pourra reprendre son cours.

3- Les références Etrangères : Donner des exemples appartenant à l’expérience d’autres pays pour justifier et légitimer son positionnement.

Pour Ennahdha: Dans les pays démocrates, des assassinats politiques ont lieu également et ne sont pas sanctionnés par la remise en question des gouvernants et/ou des institutions.

Pour l’Opposition : Les Islamistes, une fois au pouvoir, n’ont jamais, dans aucun pays, quitté ce dernier par les urnes.

L’ETHOS

L’Ethos est l’image que l’orateur donne de lui même à travers son discours dans le but d’asseoir sa légitimité et son autorité.

Pour Ennahdha : > L’islam comme garantie de moralité absolue, et Ennahdha comme incarnation politique de l’islam

> Les persécution subies dans le passé comme preuve de l’engagement révolutionnaire.

Pour l’Opposition : > La participation effective à la révolution comme preuve de l’engagement révolutionnaire (appui et rappel récurrent des 3 thèmes principaux de la révolution : “liberté, dignité, emploi”).

> Le concours et l’appui de personnalités reconnues pour leur compétence.

LA DRAMATISATION

On joue ici sur le ressort émotionnel et la peur pour faire adhérer sans réserve au discours et à l’argumentation.

Pour Ennahdha : La remise en cause du processus transitionnel = Vide institutionnel = chaos = catastrophe économique, politique, sécuritaire, etc. pour le pays.

Pour l’Opposition : Laisser Ennahdha aux affaires plus longtemps = Plus d’assassinats politiques et de terrorisme + Elections à venir truquées = somalisation, afghanisation, iranisation.

LA REDONDANCE

Dernier ressort formel des stratégies discursives observées, la répétition de mots clés qui rappellent l’idée force du discours car, rappelons le, de lui découle l’ensemble de l’argumentation :

Pour Ennahdha :   Légitimité ( شرعية ) / Putsch ( إنقلاب  )

Pour l’Opposition : Echec(فشل  ) / Peuple (  الشعب )

 

Voilà pour l’analyse formelle. Quant au fond, nombreux sont les spécialistes qui estiment que La communication politique n’est rien d’autre qu’une forme renouvelée et – en apparence- policée de la propagande. Ainsi, Jacques Le Bohec, sociologue estime que la “transfiguration méliorative de la propagande en communication” n’est rien d’autre qu’un “tour de passe-passe linguistique”  alors que Philippe Breton journaliste spécialisé dans l’anthropologie de la parole, des techniques de communication et des pratiques de l’argumentation qualifie pour sa part la communication politique de “violence indirecte, cachée, hypocrite” qui ne se distingue de la violence propagandiste que par le fait qu’il s’agit d’une “violence séductrice”.

 

Sources consultées pour cet article :

- Le discours politique ou le pouvoir du langage – Bùi Anh Ngc – 2011

- Caroline Ollivier-Yaniv « Discours politiques, propagande, communication, manipulation », Mots. Les langages du politique 3/2010 (n° 94), p. 31-37

- Stratégies discursives – Franck Cobby

- Patrick Charaudeau, Le discours politique. Les masques du pouvoir – Paris, Vuibert, 2005

 

 

Laarayedh conf

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